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Festival d'Avignon : critiques des clubbeurs du Scène Club (1/2)

Ces critiques ont été rédigées dans le cadre de la participation de 12 membres du Scène Club du pass Culture à l'édition 2025 du Festival d'Avignon.

Après avoir découvert plusieurs spectacles des festivals In et Off, et participé à des temps de visites et rencontres, ils ont travaillé à la production d'articles autour de leur expérience, accompagnés de la journaliste Nadja Pobell.

Critique d'Anissia, Le Canard sauvage

Regard mitigé sur la pièce d’Ibsen mise en scène par la superstar du théâtre européen, Thomas Ostermeier. « Ce ne sont pas les mensonges qui détruisent le plus, mais les vérités qu’on tait », Yasmina Khadra

Cette citation représente bien l’histoire des Werle et des Ekdal. Au début de la pièce, deux familles semblent entretenir de bonnes relations : les Werle et les Ekdal. Toutes deux étaient autrefois fortunées. Cependant, un jour, un scandale éclate, le père de la famille Werle laisse tomber les Ekdal, les abandonnant à leur sort. Le vieux Ekdal, anciennement associé de Werle, est alors publiquement humilié et perd sa fortune. De son côté, Hjalmar Ekdal, le fils du vieux Ekdal, épouse Gina, travaillant autrefois pour la famille Werle. Ensemble, ils ont une fille, Hedvig qui aimerait devenir journaliste. Malheureusement, elle est atteinte d’une maladie dégénérative des yeux, qui risque de la rendre aveugle. Le père Werle a également un fils, Gregers, jeune homme utopiste, en opposition avec lui sur les valeurs. Lorsqu’il apprend que les Ekdal vivent dans le mensonge, il décide de leur rendre visite pour révéler la vérité, pensant que cela les libérera. Ce même jour, Hedvig rentre des cours et reçoit une lettre du père Werle, lui annonçant qu’il souhaite lui verser une somme par mois tout au long de sa vie. Troublé, Hjalmar ne comprend pas la raison de cette générosité. C’est alors que Gregers révèle que son père souffre d’une maladie oculaire évolutive, risquant de le rendre aveugle, tout comme Hedvig. À partir de là, Hjalmar fait le lien entre plusieurs éléments et comprend que Hedvig n’est peut-être pas sa fille biologique. Il devine que Gina a eu une liaison avec le père Werle et que Gregers pourrait être le demi-frère d’Hedvig. Cette révélation est faite en privé, sans que Hedvig n’en soit informée. Quand Hedvig rentre chez elle, son père, bouleversé, a une réaction froide, distante et agressive, sans lui expliquer la raison de son changement d’attitude. Gregers, persuadé que la vérité guérit, tente de lui expliquer la situation de manière subtile. Il pense qu’en exposant la vérité, les relations pourront repartir sur des bases saines. Peu à peu, Hedvig comprend ce qui se passe. Gregers lui remet alors une arme et lui suggère, de façon symbolique, de tuer le canard sauvage cet animal blessé qu’elle chérit tant. Elle se rend donc dans la pièce où se trouve l’animal. Dans la scène suivante, Hjalmar rentre chez lui, confus et bouleversé. Gregers lui demande s’il a bien pris ses médicaments, laissant entendre qu’il pourrait avoir des troubles mentaux. Pendant ce temps, le vieux Ekdal, le grand-père de Hedvig, se prépare à fêter son anniversaire. Ancien chasseur, il organise une petite fête dans le jardin. Soudain, un coup de feu retentit. Tous pensent d’abord qu’il s’agit du grand-père qui chasse, comme à son habitude. Mais on découvre avec horreur que c’est Hedvig qui a mis fin à ses jours.

Quelles interrogations cet article soulève-t-il ?

De nombreux sujets importants sont évoqués dans cette pièce écrite par le dramaturge norvégien Henrick Ibsen, en 1884 et mise en scène par le Berlinois Thomas Ostermeier. Tout d’abord, le plus évident : l’impact du mensonge et de la vérité dans les relations humaines. Est-il vraiment toujours nécessaire de dire la vérité ? Ou cela peut-il parfois faire plus de mal que de bien. On le voit avec Gregers, un personnage très utopiste, qui pense qu’il faut absolument faire éclater la vérité, sans forcément réfléchir aux conséquences. Il y a aussi une autre question qui se pose : à qui appartient la vérité ? Qui a vraiment la légitimité de la dire ? Est-ce qu'on peut imposer sa vérité aux autres ? Gregers pense que oui, mais la pièce montre que ce n’est pas si simple. Ensuite, la pièce soulève une question plus discrète mais tout aussi forte : quelle est la place des enfants dans les conflits familiaux ? Hedvig, par exemple, se retrouve au cœur d’un drame qu’elle ne comprend pas entièrement, alors qu’elle est innocente. Cela nous amène à une autre réflexion : peut-on aimer un enfant même s’il n’est pas biologiquement le sien ? Hjalmar, en découvrant qu’Hedvig n’est peut-être pas sa fille, remet en question tout l’amour qu’il lui portait. Mais est-ce que la biologie est plus importante que les années passées ensemble ? La pièce laisse cette question ouverte, et pousse le lecteur à réfléchir à ce que signifie l’amour parental au-delà du sang. Et enfin, Le Canard sauvage questionne aussi la santé mentale et nous montre à quel point les non-dits, les tensions familiales et les vérités mal exprimées peuvent fragiliser une personne vulnérable. Gregers, au lieu de parler clairement à Hedvig, insinue des choses qu’elle interprète mal. Pour elle, le canard sauvage représente sa propre personne. Cela pose une vraie question : faut-il être plus direct avec les personnes fragiles, au lieu de leur faire deviner les choses ?

  • Point positifs :

Les décors sont bien réalisés, notamment grâce aux jeux de lumière, ce qui permet d’être davantage absorbé par la pièce. Les musiques utilisées sont principalement du rock, comme du Metallica. Représentant la nostalgie du père, et ces morceaux apparaissent lors des disputes familiales ainsi que dans la scène finale, où la musique devient plus triste. Un autre aspect original : le plateau tournait, ce qui rendait la mise en scène très dynamique. Enfin, le final a un réel impact sur le public, car il pousse à réfléchir sur les non-dits et sur leurs conséquences.

  • Point négatifs:

La pièce dure 3h, dont 1h30 consacrée à introduire les personnages et leurs situations, ce qui rend le début assez lent et plat. Au départ, il est difficile de suivre le fil conducteur : ce n’est que vers la fin de la deuxième partie que les choses deviennent vraiment claires. Certains personnages auraient pu être mieux exploités, comme Hjalmar, dont on ne connaît pas précisément la maladie mentale. C’est dommage, car cela aurait pu permettre de mieux sensibiliser le public. De plus, le personnage de Hedvig n’est pas assez présent sur scène. Il aurait été intéressant de la voir dans des moments où elle s’occupe de son père. Cela aurait permis de mieux visualiser la charge mentale qu’elle porte. Enfin, le père de famille Werle intervient très peu, ce qui est regrettable, car il est au centre du conflit.

Critique d'Antoine, Anne Teresa De Kersmaeker fait entrer Brel dans la danse

Le spectacle “Brel” a été joué du 6 au 20 juillet à la Carrière de Boulbon, dans le cadre du Festival in d’Avignon. Il s’agit d’un spectacle dansé sur des airs de Jacques Brel, pour une durée de 1h30. Pari réussi.

Les deux artistes Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte imaginent et proposent) une chorégraphie contemporaine mélangée à du breakdance. Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte veulent démontrer le pouvoir évocateur de Brel dans le monde particulier de la danse et ainsi son universalisme puisque ces airs éternels se prêtent à toutes les interprétations.

Le projet était porté par une mise en scène dépouillée : une simple scène, ainsi que des projections sur la carrière, tout en écoutant les classiques du répertoire du chanteur tels que Ne me quitte pas, La valse à mille temps ou encore Amsterdam. Les avis contrastés des membres du Pass Culture présents ont été l’objet de plusieurs débats tant sur le plan émotionnel qu’artistique.

L’esthétique simple a pu paraître assez pauvre à première vue, la puissance ici n’est pas dans la scène mais bien dans son lieu, l’utilisation de la carrière a été très intéressante.

En premier plan, les danseurs s’emparent de la scène. En arrière-plan, leurs ombres habilement travaillées, créent une nouvelle image. Elles se mélangent, se confondent avec la projection pour créer une vision unique aux spectateurs. Cette poésie s’associe à celle des paroles de Brel, nous entraînant dans un univers à part, le temps d’un instant. Quant à la danse, elle fut plus propice à la conversation de moments très forts et d’autres beaucoup plus apathiques.

La perception est différente en fonction de la sensibilité du spectateur. Bien que nous nous soyons tous mis d’accord sur le contenu et son but, on sent une réelle fierté et un amour pour Brel de la part de Anne Teresa De Keersmaeker, comme il est possible de le constater dans son interprétation minimaliste du chanteur. Tout cela est sublimé par Solal Mariotte qui ajoute une touche moderne grâce au breakdance et crée ainsi le contraste parfait. Cette association a permis de répondre au projet des deux chorégraphes : démontrer que les musiques à texte peuvent elles aussi être dansées.

C’est une gageure de plus pour la chorégraphe belge, qui avait à cœur de mettre à l’honneur son pays en choisissant l’icône qu’est Jacques Brel. Nous ne pouvons que féliciter Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte pour leur travail fourni, puisque le challenge a été rempli avec brio. Les critiques sont plutôt, les spectateurs avec qui nous avons échangé étaient pour la plupart tous charmés de la performance des deux artistes. Nous finirons avec une citation de Jacques Brel qui définit parfaitement ce spectacle : « La fidélité de certains hommes vis-à-vis d’autres hommes ça m’émeut aux larmes. Je trouve ça beau, je trouve ça noble ».

Critique de Dahlia, Passeport d'Alexis Michalik, un récit d'exil et d'identité au cœur du Festival d'Avignon

Un homme s'effondre dans la rue, le visage en sang. À ses côtés, un passeport érythréen, seul indice de son identité. Une ambulance arrive, conduite par une soignante au français maladroit, dont l'accent anglais apporte une touche d'humour inattendue. Cette scène, à la fois brutale et intrigante, ouvre Passeport, la nouvelle création d'Alexis Michalik, présentée au Théâtre du Chêne Noir lors du Festival d'Avignon 2025.

Au centre du récit : Isaac, jeune homme mysterieux, dont le silence en dit long. À ses côtés gravitent Lucas, gendarme, Jeanne, sa compagne, Yasmine, bibliothécaire, Arun, qui l'aide à trouver un travail dans un restaurant, et Ali, figure plus discrète. Dans ce récit choral, Alexis Michalik entrelace les trajectoires pour interroger les frontières géographiques, sociales, intimes et ce qui peut les dépasser : les liens humains. L'évolution d'Isaac est l'un des fils les plus émouvants de la pièce. Presque muet au début, répondant "oui" à tout par peur ou par ignorance, il s'ouvre peu à peu. Il découvre ses origines, emprunte des livres, apprend à parler, à penser, à résister. Ce parcours d'intégration est aussi un chemin de reconquête où il ne renie ni son passé ni sa culture.

Passeport aborde ainsi avec finesse les thèmes de l'immigration, de l'identité, du racisme ordinaire. Le regard des autres, les préjugés de classe ou de couleur sont au cœur de plusieurs scènes marquantes, comme celle où Jeanne, confrontée aux remarques racistes des parents de Lucas, rétorque avec ironie : "Votre fils aussi est noir." Le rire y devient un outil de résistance. La richesse du spectacle tient aussi à sa diversité : Arun et son accent indien, Ali venu d'ailleurs, les échanges entre langues, cultures et milieux sociaux composent une fresque à l'image de notre époque. Le texte questionne les rapports de pouvoir, les doutes amoureux, les écarts entre milieux, comme lorsque Lucas avoue à Jeanne : "Tu es peut-être trop parfaite pour moi."

La mise en scène, fidèle au style d’Alexis Michalik, est d'une grande fluidité. Le décor se transforme sans cesse, les changements de lieu et de temps s'enchaînent avec une précision remarquable. Les jeux de lumière marquent chaque transition, installant de nouvelles atmosphères en quelques secondes. Sur scène, les comédiens passent d'un rôle à l'autre avec aisance, jouant sur les accents, les gestes, les registres. L'ensemble est vivant, sincère, rythmé. Et puis vient la fin.

Un renversement bouleversant fait voler en éclats tout ce que l'on croyait savoir. Lucas et Isaac seraient en réalité une seule et même personne. Le représentant de l'ordre et le réfugié ne font plus qu'un, comme si l'un était l'écho, le reflet ou la projection de l'autre. Ce dernier basculement transforme le récit en une profonde méditation sur la mémoire, l'oubli et la reconstruction de soi. Ce choix dramaturgique oblige à revoir toute la pièce d'un œil neuf. Ce n'était pas une histoire d'accueil mais une histoire de retour. Une tentative de recoller les morceaux d'une vie éclatée. Et surtout, un appel à voir au-delà des apparences, des fonctions, des papiers d'identité.

Avec Passeport, Alexis Michalik signe une œuvre forte, politique sans être pesante, poétique sans artifice. Une pièce qui parle d'aujourd'hui avec cœur et clarté. Une pièce qui donne envie d'écouter avant de juger.


Critique d'Elise, Cyrano : un pari audacieux

Et si Cyrano changeait de visage à chaque représentation ? C’est le concept inventif de Romain Chesnel et Caroline de Touchet : sept comédiens capables d’endosser tous les rôles, déterminés par le public en début de spectacle. Un défi qui intrigue, amuse, et bouscule les codes… mais qui, parfois, se retourne contre lui.

La pièce mise en scène par Romain Chesnel et Caroline de Touchet propose un concept original : les sept comédiens et comédiennes peuvent incarner l’ensemble des personnages. Au début du spectacle, six spectateurs sont invités à attribuer les rôles, transformant chaque représentation en une expérience unique. Sur le papier, le défi est impressionnant : apprendre les vers d’Edmond Rostand, assimiler les répliques et placements de chaque personnage, tout en explorant la complexité de chacun. Mais ce qui fait la force du spectacle est aussi sa faiblesse. Chaque comédien peut tout jouer. La compagnie parle même de 5040 combinaisons possibles, un chiffre vertigineux qui se traduit sur scène par une performance impressionnante… mais inégale. Certains rôles semblent moins habités, comme si la difficulté d’alterner entre tant de personnages empêchait une incarnation profonde. Lors de la représentation à laquelle nous avons assisté, Cyrano était interprété par une comédienne. Ce choix, en soi, ne pose aucun problème tant de nombreuses femmes ont déjà incarné avec brio des rôles masculins. Mais ici, l’interprétation peine à convaincre : pour compenser une voix plus aiguë que le timbre grave et vibrant auquel on associe Cyrano, la comédienne avait tendance à crier, ce qui rompait parfois avec le “charisme” du personnage. Un moment en particulier a profondément marqué le public : une comédienne s’est emportée sur scène contre une collègue, l’accusant de lui “voler” ses répliques. Le régisseur est même intervenu en direct pour mettre fin à la querelle. Cette situation, qui faisait en réalité partie de la mise en scène, a plongé la salle dans une atmosphère de gêne et de confusion, chacun se demandant si la dispute était réelle ou non. Le choix des rôles par le public pourrait gagner en clarté si, avant la distribution, chaque personnage était brièvement présenté et son rôle dans l’intrigue rappelé. Cela permettrait de mieux orienter la répartition et de limiter certaines confusions. Même constat pour les costumes : plusieurs comédiennes, de même morphologie et coiffure, portaient des tenues très similaires, rendant difficile l’identification des personnages. Malgré ces réserves, certains aspects du spectacle sont irréprochables : le texte est parfaitement appris, les éventuelles erreurs passent inaperçues, et les chorégraphies sont exécutées avec une précision et une synchronisation exemplaires. On sent une vraie complicité entre les comédiens et le régisseur, un plaisir d’être sur scène qui se transmet au public. Au final, ce Cyrano revisité est une expérience singulière, pleine de fraîcheur et d’énergie, mais qui souffre de son propre pari : vouloir tout jouer à tout prix. Et lorsqu’un rôle aussi central que Cyrano manque d’ampleur, c’est l’équilibre de toute la pièce qui vacille.


Critique d'Elodie, Taire : le mythe d’Antigone confronté à l’injustice contemporaine

Dans Taire, Tamara Al Saadi revisite le mythe d’Antigone pour explorer le silence et la colère des enfants placés en France. Une pièce bouleversante, portée par des comédiens remarquables et une mise en scène inventive.

Taire mise en scène par Tamara Al Saadi croise deux histoires : celle d’Antigone et celle d’Eden, une jeune fille placée par l’Aide sociale à l’enfance. Eden, ballotée de familles d’accueil en foyers, finit par se réfugier dans le silence. Antigone, elle, se retrouve entre ses deux frères ennemis et choisit de se battre contre le pouvoir, mais là aussi le silence devient une arme, une résistance. Ces deux parcours, séparés par des siècles, se répondent.

Tamara Al Saadi est une franco-irakienne née à Bagdad en 1986. Après des études en sciences politiques à Sciences Po Paris, elle se forme au théâtre à l’École du Jeu puis au CNSAD. Son parcours est marqué par un double ancrage, entre réflexion politique et pratique artistique.

Elle se fait connaître avec Place (2018), pièce récompensée au Festival Impatience, qui explorait déjà les questions d’exil et de quête de soi. Par la suite, elle crée Istiqlal (2021), Brûlé·e·s (2021) et Mer (2022), spectacles centrés sur la jeunesse, la transmission et l’émancipation. Avec Taire, elle poursuit cette recherche en faisant dialoguer le mythe antique d’Antigone avec une histoire contemporaine.

Cette pièce m’a bouleversée par sa véracité et sa fraîcheur dans les thèmes abordés. La pop culture aborde encore trop peu de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) et des enfants placés sous ce dispositif. Ce thème est légèrement abordé dans la série SKAM France, mais uniquement par le biais de la mère qui choisit, ou non, d’accoucher sous X après un déni de grossesse. Ici, on se place du point de vue de l’enfant, qui ne comprend pas pourquoi on ne l’aide pas et que personne ne soit là pour lui. C’est cette incompréhension qui génère une émotion intense dans la pièce : la colère d’Eden grandit progressivement pendant les deux heures de spectacle. Cette colère est silencieuse, ce qui la rend d’autant plus puissante. Elle atteint son apogée dans une bagarre forte et émotionnellement émouvante qui permet d’évacuer toute la rancœur accumulée par Eden et par nous, spectateurs.

Chloé Monteiro incarne Eden avec brio. Même à 27 ans, elle épouse parfaitement les comportements d’une petite fille et fait ressentir l’intensité et l’injustice vécues par les enfants placés en foyer.

La colère silencieuse d’Eden est mise en parallèle avec Antigone, interprétée par Mayya Sanbar, qui se mure elle aussi dans le silence, submergée par la tristesse de devoir se battre contre son frère pour exhumer sa tombe. Malgré son silence, la comédienne transmet avec justesse toutes les émotions du personnage. Les retrouvailles entre Antigone et Eden sont accompagnées d’un bruit assourdissant, marquant la fin du silence et soulignant l’impact de cette rencontre.

Ce qui rend la pièce puissante est que certains comédiens jouent deux rôles, renforçant le parallèle entre mythe et réalité : Chloé Monteiro, Mayya Sanbar, Tatiana Spivakova, Manon Combes, Ryan Larras.

La musique et le bruitage, réalisés par Éléonore Mallo, Bachar Mar-Khalifé et Fabio Meschini, sont extrêmement efficaces. Ils ponctuent le silence et permettent au spectateur de ressentir l’atmosphère unique et oppressante de la pièce, tout en offrant des moments de "réconfort" auditif. Ryan Larras, dont le personnage apporte humour et légèreté, contraste avec la dureté de la vie et le silence qui règne autour des héroïnes. Son côté décalé et dansant rend l’ensemble plus vivant et agréable. Mohammed Louridi, dans le rôle du garde, nous plonge immédiatement dans l’histoire dès les premières scènes.

Enfin, le décor est magnifique : l’utilisation de la colorimétrie et le peu de mobilier rendent les transitions claires et intéressantes. L’espace est mobile et changeant, ce qui maintient l’attention du spectateur et rend le spectacle dynamique du début à la fin.


Critique de Narjess, Taire : une réécriture mythologique pour dévoiler l’urgence contemporaine

Par cette pièce sensible et engagée la dramaturge franco-irakienne Tamara Al Saadi met en voix et entremêle avec maitrise les récits de jeunesses vulnérables et laissées-pour-compte

« infans, en latin : celui qui ne parle pas ». C’est sur ces mots que s’ouvre la pièce Taire de Tamara al Saadi, création du festival d’Avignon 2025.

Avec Taire, la dramaturge franco-irakienne met en voix et entremêle les récits de jeunesses vulnérables et laissées pour compte. Cette réécriture et ces personnages apparaissent comme un pari brillamment relevé par les 12 interprètes au jeu saisissant et puissant.

D’un côté, il y’a Eden, adolescente contemporaine placée par l’aide sociale à l’enfance – très justement interprétée par Chloé Monteiro, et de l’autre Antigone dont le mythe est réécrit à la faveur d’un personnage muré dans le silence.

Personne ne croit la première malgré ses cris ; l’autre fait le choix du silence et paiera pour cet acte de résistance. Les deux seront punies : l’« infans », du latin « celui qui ne parle pas » n’a pas de droit de se révolter.

Au-delà de la parole c’est leur réflexion et leur droit à la colère qui sont refusés : le libre-arbitre sous-jacent est intolérable et doit être réprimé.

Les jeux de pouvoirs meurtriers – au sein même de l’espace familial - que décrit le texte et l’univers sonore assourdissant intégré à la mise en scène, font du plateau un espace de tension et de terreur. Cette violence nous rattrape au-delà des planches du théâtre car Eden est elle aussi victime des figures en charge de sa protection.

Du théâtre à nos réalités, cette « dramaturgie croisée » dont use Tamara al Saadi, s’inspire de récits avérés pour témoigner de l’invisibilisation de l’enfance dans les crises humanitaires.

La réécriture sert le propos en montrant ô combien il est aisé de créer une figure d’altérité qui, en raison de lois injustes, de silences et de mensonges - notamment d’Etat - se voit déshumanisée sans susciter la moindre résistance. C’est le cas de Polynice et d’Eden qui sont prisonniers et victimes d’une dangereuse empathie sélective.

Les deux temporalités dialoguent notamment par ces personnages, de toutes époques, injustement victimes de leur généalogie et de lois humaines.

Le projet initial de la dramaturge était en effet une mise en perspective des territoires palestiniens colonisés et des territoires victimes de ségrégation urbaine en France.

En dépit de la reconnaissance par l’ONU que le peuple palestinien subit un génocide, la population est toujours massacrée, affamées et assoiffée par l’Etat colon d’Israël. Ce besoin de justice est partagé par Antigone qui n’hésite pas à outrepasser l’ordre établi pour ce qu’elle estime légitime est d’autant plus fort ici puisqu’elle incarne l’idée que « les outils du maitre ne détruiront pas la maison du maitre » selon l’expression d’Audre Lorde.

Sa dignité et son courage sont muets. Elle, refuse les lois humaines et organise une résistance alternative par le silence.

Ainsi, l’univers sonore de la pièce constitue un univers artistique à part entière : des passages chantés, rappelant chœur antique, à la réalisation des bruitages sur scène, animant les objets parfois davantage que les corps.

Par une scénographie mouvante qui évoque l’univers esthétiques des « contes de la nuit » de Michel Oslo, la pièce prend parfois une dimension onirique teintée d’espoir. Ces deux femmes qui se font face et défient une dernière fois les lois de leur monde en se rencontrant, se réparent et s’offrent la possibilité de devenir maîtresses d’elles-mêmes.

Un futur favorable semble alors possible, mais à quel prix ? Ces personnages révèlent les conséquences physiques et matérielles de la violence subie mais confrontent également le public à leurs lourdes répercussions psychologiques.

Grâce à cela, la réécriture dote la pièce d’humour notamment par une mise en scène parfois plus légère et drôle. La nourrice et le garde usent de ressors comiques par certaines répliques anachroniques et passages dansés, voire chantés, qui dotent la pièce de légèreté et de tendresse.

Finalement, la célébration et le maniement de la langue, arabe comme française, par le chant et la poésie, apparaissent comme des outils de convergences et même de soins.

Lorsque le silence se fait, les applaudissements retentissent et résonnent à la hauteur de l’émotion qui gagne l’ensemble du public et de l’équipe artistique. À voir absolument !

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